13.
Réconfort
Cher frère, je suis certain que tu seras aussi stupéfait que moi d’apprendre que j’ai reçu une lettre d’elle. L’abbé lit mon courrier, bien sûr, je ne peux donc imaginer qu’il ait laissé passer une telle lettre – elle était peut-être ensorcelée. (Ne prends pas ma remarque comme l’expression d’une peur irrationnelle – je suis tout à fait certain que les villageois de Barra Head détiennent des pouvoirs qui dépassent l’entendement.)
Naturellement, dès que j’ai compris qui en était l’auteur, je l’ai donnée au frère Edmond et, depuis, je prie dans la chapelle. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de la lire, frère Colin.
Elle m’écrit qu’elle vit à présent en Irlande, dans un hameau du nom de Ballynigel, et qu’elle a donné le jour à une petite fille à la fin de l’été dernier. L’enfant est éveillée et bien portante, dit-elle.
Je prierai Dieu pour que ses péchés lui soient pardonnés, comme je prie pour qu’Il pardonne les miens.
Elle compte retourner à Barra Head. J’ignore pourquoi elle persiste à me tourmenter. Je ne sais plus quoi penser et je crains le retour de cette fièvre typhoïde qui m’a tant affaibli voilà deux ans.
Prie pour moi, Colin, comme je prie pour toi.
Frère Sinestus Tor, à Colin, octobre 1770
* * *
— Bonjour tout le monde, a lancé M. Alban. Avant que nous commencions à étudier le Conte de la prieure, de Chaucer, je vais d’abord ramasser vos dissertations. Vérifiez que vous avez bien mis votre nom dans la marge.
Frappée d’horreur, j’ai dévisagé mon professeur, tandis que mes camarades sortaient dûment leurs copies. Oh, non ! Encore ! Je savais que j’avais une dissertation à faire ! J’avais choisi mon sujet et j’avais même commencé mes recherches… D’ailleurs, on ne devait la rendre que… J’ai feuilleté en vitesse mon agenda. Que… aujourd’hui, lundi.
De rage, j’ai failli briser un crayon en regardant les autres rendre leur devoir alors que je n’avais rien fait. J’étais vraiment en train de dérailler. Je n’avais aucune excuse, mis à part que des choses bien plus importantes m’occupaient l’esprit – comme des questions de vie ou de mort. Il ne restait que cinq jours avant Imbolc.
Le reste de la journée s’est déroulé dans un brouillard total. Lorsque la dernière sonnerie a retenti, je suis sortie en vitesse et me suis effondrée, déprimée, sur le banc de pierre où Killian ne m’attendait pas. J’étais perdue, je n’arrivais pas à réfléchir. Je n’avais même plus l’énergie mentale ou physique de me traîner chez moi pour méditer, ce qui suffisait généralement à me rasséréner.
— Tu as l’air au trente-sixième dessous, a déclaré Bree en s’asseyant près de moi.
J’ai gémi, le visage enfoui dans les mains.
— Bon, Robbie et moi, nous allons à Magye Pratique. Tu veux venir ?
— Je ne peux pas. Il faut que je rentre bosser.
En fait, j’aurais adoré y aller, mais Ciaran me surveillait sans doute et je ne voulais pas qu’il ait une chance de soupçonner que j’étais proche d’Alyce.
À l’autre bout du parking, ma sœur – qui avait adoré son séjour au ski, comme elle me l’avait raconté ce matin-là – m’a saluée d’un signe de la main tandis qu’elle grimpait dans le minivan de la mère de Jaycee. Robbie et Bree se sont éloignés à leur tour, et je me suis sentie triste et seule. Mon échec pathétique de la veille au soir pesait lourdement sur ma conscience. Si j’avais eu le cran de suivre Ciaran, qui sait, j’aurais peut-être déjà accompli ma mission.
Une fois encore, j’ai éprouvé une douleur physique en pensant à Hunter. Il me manquait tant ! Si seulement il avait pu être à mes côtés pendant cette mission, il m’aurait aidée… Je savais que je devais revoir Ciaran et Killian. Je devais découvrir quelques mots de l’incantation utilisée pour invoquer la vague noire. Et je devais poser sur Ciaran le sceau de détection. D’ailleurs, en mon for intérieur, j’avais envie de les revoir malgré ma peur et ma méfiance. J’étais attirée par eux en raison des liens du sang qui nous unissaient. Oh, par la Déesse, que faire ?
Le klaxon d’une voiture m’a fait sursauter. La Honda de Hunter s’est arrêtée devant moi, et la porte s’est ouverte côté passager.
— Viens.
* * *
Nous avons roulé en silence jusque chez lui. Sky et Eoife n’étaient pas là, ce qui m’arrangeait bien. Dans la cuisine, Hunter a fait frire du bacon et des œufs. L’odeur m’a rappelé à quel point j’avais faim.
— Merci, ai-je murmuré lorsqu’il a posé une assiette devant moi. Je ne m’étais même pas rendu compte que mon estomac criait famine.
— Tu ne manges pas assez.
J’ai hésité à me vexer, puis je me suis dit qu’il valait mieux ne pas protester.
— Alors, dis-moi ce qui se passe.
Une fois lancée, je lui ai tout raconté.
— Tout est si difficile ! J’apprécie vraiment Killian, je ne pense pas qu’il soit dangereux. Pourtant je l’espionne, je me sers de lui. Et Ciaran… je crois qu’il se méfie de moi, mais il semble aussi… éprouver une sorte d’affection pour moi. Mais il me terrifie. Je me demande comment tout cela va finir… Une fois que je les aurai trahis tous les deux, que me feront-ils ?
— Si tu ne te posais pas toutes ces questions, je m’inquiéterais sacrément, tu sais. Je n’ai pas de solutions à te proposer. Sache simplement que les sorts de protection que nous t’avons appris sont plus puissants que tous ceux que tu as utilisés jusqu’ici. Et que les membres du Conseil – et moi en premier – te protégeront au péril de leur vie. Tu n’es pas seule, Morgan, même si tu en as l’impression. Nous sommes toujours à tes côtés.
— Est-ce que tu me suis ?
— Tu n’es pas seule, a-t-il répété avec un petit sourire en coin. Tu es l’une des nôtres, et nous veillons sur nos camarades.
Il a saucé son assiette avant d’ajouter :
— Je sais que Ciaran est on ne peut plus charismatique. Ce n’est pas un sorcier ordinaire. Depuis son plus jeune âge, il possède des pouvoirs exceptionnels. Il a eu la chance d’être bien formé et ce, dès le début. Et puis il fait partie de ces gens qui ont le pouvoir inné de se lier aux autres, de les connaître intimement, de faire naître des sentiments particuliers en eux. Chez les simples mortels, une personne de ce genre, si elle a un bon fond, finira comme Mère Teresa ou Gandhi. Si elle est mauvaise, ça donne un Staline ou un Ivan le Terrible. Dans la Wicca, on obtient Feargus le Lumineux ou Meriwether la Bonne. Et, de l’autre côté, Ciaran MacEwan.
Super. Mon père biologique était l’équivalent wiccan d’Hitler.
— Leur point commun, a-t-il poursuivi, c’est qu’ils étaient tous charismatiques. Ils devaient l’être, pour influencer les autres, pour les inciter à les suivre, à les écouter. Tu as les idées confuses et tu as peut-être peur des sentiments que tu peux éprouver pour Ciaran. Ceux-ci sont pourtant bien normaux. Son sang coule dans tes veines, tu as envie de mieux le connaître. Et tu vas devoir le trahir. C’est une situation inextricable, et voilà exactement pourquoi je ne voulais pas que tu t’en mêles.
L’entendre insinuer que je n’étais pas capable d’y arriver m’a donné envie de le contredire. Ce qui était peut-être son but.
— Il n’y a pas que cela, ai-je rétorqué. J’apprécie la façon dont il parle des Woodbane. Tous les autres nous détestent. J’en ai assez. Ce n’est pas ma faute si je suis née Woodbane. Et c’est appréciable de fréquenter quelqu’un qui ne partage pas ce point de vue.
— Je sais. Même en n’étant qu’à moitié Woodbane, j’en souffre moi aussi.
Hunter a débarrassé nos assiettes et a rempli l’évier d’eau.
— La plupart de ces préjugés sont des survivances de croyances du passé. Mais des covens tels qu’Amyranth nous ramènent bel et bien des centaines d’années en arrière. Voilà un groupe de Woodbane pur sang prêt à piller et à massacrer les autres covens parce qu’ils ne sont pas Woodbane. Un seul coven de ce type peut faire régner la terreur chez les sorciers pendant très, très longtemps.
Oui. Mon père était un assassin. J’avais de bonnes raisons de le craindre. Finalement, Hunter n’avait pas réussi à me donner du courage. D’ailleurs, ce n’était peut-être pas son intention. Il m’a ramenée au lycée, jusqu’à ma voiture, en gardant une fois de plus le silence.
— Morgan, a-t-il soufflé au moment où je descendais, il n’est pas trop tard pour changer d’avis. Personne ne te le reprocherait.
Son inquiétude m’a serré douloureusement le cœur.
— Si, il est trop tard, ai-je répliqué en attrapant mon sac à dos. Moi, je me le reprocherais. Et toi aussi, si tu es honnête.
Comme il n’a rien répondu, je me suis élancée vers Das Boot.